Interpersonnelle, Musique, Poésie, [YouTube]
(Cette photo de Florence à été prise à la Gare Centrale de Montréal durant Noël 2001)
La semaine dernière, lorsque mon contact visuel se rompit avec Florence à l’embarcadère de l’aéroport; quand elle se retourna en direction de l’au-delà indéfini… une infinie tristesse submergea mon âme. En effet, ces moments spécifiques évoquent assurément la séparation spatio-temporelle; comprendre ici la possibilité malheureuse du deuil de l’amour. D’ailleurs, il suffit de balayer du regard les diverses liaisons se rompent afin de bien discerner l’intensité interpersonnelle se concentrant dans cette zone.
Si bien qu’à ce moment, la chanson Orly de Jacques Brel m’est spontanément venue à l’esprit. Il est vrai que par un devoir académique en théâtre, je m’étais antérieurement arrêté à faire l’analyse de cette chanson. Voici donc l’occasion de vous en faire part.
Analyse de la chanson Orly
Orly est pour moi, la description d’une séparation infiniment douloureuse entre deux êtres qui s’aiment, mais qui, sans doute pour des raisons sociales, ne peuvent demeurer ensemble.
Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
La pluie les a soudés
Semble-t-il l’un à l’autre
Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
Et je les sais qui parlent
Il doit lui dire: je t’aime
Elle doit lui dire: je t’aime
Je crois qu’ils sont en train
De ne rien se promettre
C’est deux-là sont trop maigres
Pour être malhonnêtes
Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
Et brusquement ils pleurent
Ils pleurent à gros bouillons
Tout entourésqu’ils sont
D’adipeux en sueur
Et de bouffeurs d’espoir
Qui les montrent du nez
Mais ces deux déchirés
Superbes de chagrin
Abandonnent aux chiens
L’exploir de les juger
Mais la vie ne fait pas de cadeau!
Et nom de dieu!
C’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud
Et maintenant ils pleurent
Je veux dire tous les deux
Tout à l’heure c’était lui
Lorsque je disais il
Tout encastrés qu’ils sont
Ils n’entendent plus rien
Que les sanglots de l’autre
Et puis infiniment
Comme deux corps qui prient
Infiniment lentement ces deux corps
Se séparent et en se séparant
Ces deux corps se déchirent
Et je vous jure qu’ils crient
Et puis ils se reprennent
Redeviennent un seul
Redeviennent le feu
Et puis se redéchirent
Se tiennent par les yeux
Et puis en reculant
Comme la mer se retire
Ils consomment l’adieu
Ils bavent quelques mots
Agitent une vague main
Et brusquement ils fuient
Fuient sans se retourner
Et puis il disparaît
Bouffé par l’escalier
La vie ne fait pas de cadeau!
Et nom de dieu!
C’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud
Et puis il disparaît
Bouffé par l’escalier
Et elle elle reste là
Cœur en croix bouche ouverte
Sans un cri sans un mot
Elle connaît sa mort
Elle vient de la croiser
Voilà qu’elle se retourne
Et se retourne encore
Ses bras vont jusqu’a terre
Ça y est elle a mille ans
La porte est refermée
La voilà sans lumière
Elle tourne sur elle-même
Et déjà elle sait
Qu’elle tournera toujours
Elle a perdu des hommes
Mais là elle perd l’amour
L’amour le lui a dit
Revoilà l’inutile
Elle vivra ses projets
Qui ne feront qu’attendre
La revoilà fragile
Avant que d’être à vendre
Je suis là je le suis
Je n’ose rien pour elle
Que la foule grignote
Comme un quelconque fruit
Bien que j’ai beaucoup de difficulté à déceler les genres de poème, je crois bien que c’est une ballade, car il y a dans la chanson originale un enchevêtrement du refrain entre les strophes, et de plus, les vers riment plus ou moins entre eux. J’ai cependant remarqué qu’il y avait six pieds par vers. Maintenant, pour les figures de style, il était logique que ne voyant “qu’eux deux”, Brel reprenne cette expression initiale pour désigner le couple: “Ces deux -là”… “Ces deux déchirés”… “Tous les deux”… “Ces deux corps”. Mais plus souvent, le poète emploie le “ils”: “ils sont en train de…” “Tout entourés qu’ils sont”… “Ils pleurent”… “Ils se reprennent”… Mais les deux modes de dénomination se rejoignent dans l’esprit de Brel. Il nous dépeint l’unité de ce couple en privilégiant tantôt leur individualité (”tous les deux”), tantôt ce qui les joint (”ils”):
Et maintenant ils pleurent
Je veux dire tous les deux
Nous avons alors des images très denses de fusion amoureuse:
La pluie les a soudés
Semble-t-il l’un à l’autre
(…)
Tout encastrés qu’ils sont
Ils n’entendent plus rien
Que les sanglots de l’autre
Avec ses chansons sur l’amour, l’évasion, la vie et inéluctablement la mort, Jacques Brel, ce perfectionniste passionné, est certes l’un de mes guides spirituels. Cet anticonformiste né, qui toute sa vie ne suivit que son cœur, est l’exemple parfait du perpétuel insatisfait, passant d’une expérience à un autre (comédien, scénariste, réalisateur, chansonnier, aventurier) avec cette fièvre de l’homme en quête d’absolu qui ne trouvera jamais ici-bas ce qu’il cherche. D’ailleurs, pour mieux toucher ce qui reste de sa conscience, je vous conseille d’écouter des chansons comme: Le Moribond, Quand on a que l’amour, Ne me quitte pas, Voir un ami pleurer, Jojo, ou mieux encore La Quête.
Maintenant pour Orly, on pourrait parler, en langage cinématographique, d’une prise de vue au télé-objectif. De fait, Brel agit dans ce texte comme un cinéaste, qui fixerait une même scène sous différents angles, braquant sa caméra tantôt sur le couple, tantôt sur l’homme, tantôt sur la femme. Il nous fait ainsi participer à la richesse des sentiments qui animent ses héros, en cadrant leurs attitudes, leurs gestes, leurs regards ou leurs larmes.
Cependant, je crois que l’objectif premier d’Orly est avant tout nous faire voir un rendez-vous où la mort et l’amour se rejoignent. Effectivement, les amants ne pourront se rejoindre qu’à l’instant qui les prive de tout espoir humain, de tout amour possible. Ainsi, l’amour dans le texte, doit brûler sans cesse, sous peine de mourir dans l’extinction du désir. Toutefois, Brel lui dénie cette possibilité:
Il doit lui dire je t’aime
Elle doit lui dire je t’aime
Je crois qu’ils sont en train
De ne rien se promettre
D’où la création d’un obstacle, qui va renforcer la passion. De là, séparant à jamais ses personnages, brisant ce qui les faisait vivre (leur rapprochement), il sauve leur amour. Une attitude qui demeure incompréhensible à la majorité des gens (c’est-à-dire l’amour menacé et condamné par la vie même), désignés ici comme des “bouffeurs d’espoir”, des “chiens”, dont l’opinion n’importe pas. Cependant, Brel, avec son héroïne abandonnée (qui se refuse à admettre la réalité en imaginant d’impossibles bonheurs afin de se maintenir en vie, nous démontrera que l’amour n’est qu’une illusion:
Elle vivra de projets
Qui ne feront qu’attendre
Mais, pas plus qu’à l’amour éternel, Jacques Brel ne croit à la fidélité:
La revoilà fragile
Avant que d’être à vendre
Bref, Brel nous dit dans Orly que la fin de l’amour est aussi irrévocable que les adieux et la mort.

Diaporama inspiré sous la chanson Orly
MOTS-CLÉS: amour • Florence • Jacques Brel • la mort • Musique • Poésie • relations interpersonnelles • Voyage













le 19 avril 2008 à 22:58
Du Slam… je parle du genre musical; vous connaissez ??? En tout cas, moi je viens tout juste de comprendre un peu de quoi il en retourne. En effet, j’ai découvert cette semaine ce petit bijou : de Grand Corps Malade, la chanson s’appelle Les Voyages en Train. C’est musicalement banal, mais c’est pour mieux mettre les paroles au premier plan. Somme toute très inspiré; ne se sentant pas obligé de faire tout rimer, l’ensemble est axé sur les propos… très modestes. Bref, je trouve l’analogie de cette chanson (de comparer l’amour au voyage en train) simplement géniale, tout est là… simplement compliqué.
[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=DdyJVJQia6k[/youtube]